MADAME Z : INTERVIEW DANS LYON CAPITALE

A L’ORIGINE : UNE INTERVIEW DANS LYON CAPITALE LE 3 JUIN 2019

Madame Z contre Collomb : la candidature mystère pour 2020 à Lyon // 3 juin 2019 A 17:03 // par Paul Terra & Raphaël Ruffier-Fossoul  

À l’instar de “Monsieur X contre De Gaulle”, le candidat mystère à la présidentielle de 1964 qui avait fait la une de L’Express (et s’avéra être Gaston Defferre), “Madame Z” est convaincue qu’il manque une candidature à Lyon pour tourner la page Collomb. En présentant – pour l’instant anonymement – sa candidature dans Lyon Capitale, cette personnalité lyonnaise espère susciter un large rassemblement de la gauche autour d’idées nouvelles pour l’agglomération.


ENTRETIEN AVEC “MADAME Z”

Lyon Capitale : Vous avez choisi de déclarer votre candidature à la métropole de Lyon dans Lyon Capitale, en restant pour l’instant anonyme. Pourquoi ce choix ?


Madame Z : Les campagnes municipales et métropolitaines à Lyon sont enfermées dans des querelles de personnes stériles. Rester anonyme pour l’instant, c’est une manière de remettre le projet et les propositions que je porte, avec mon équipe, au centre du débat. Je vous propose donc de m’appeler “Madame Z”, sachez simplement que je suis une personnalité lyonnaise, engagée depuis longtemps mais jamais au premier plan. Que ce soit au niveau national, avec le mouvement des Gilets jaunes, ou au niveau local, avec des conflits entre personnes dont on ne comprend pas les différences sur le fond, une grande partie du personnel politique est discréditée. Il faut arrêter avec cette personnalisation de la politique, il est temps de faire émerger des têtes nouvelles.
Votre candidature est-elle à gauche ou à droite ?
Je prends aujourd’hui la parole car nous sommes face à une irresponsabilité des forces de gauche, qui n’arrivent pas à se mettre autour de la table pour élaborer un projet commun. Les dernières élections ont montré que la gauche reste forte mais elle est éclatée. Surtout à Lyon. Je veux rassembler les électeurs de gauche autour d’un vrai projet de transformation sociale et de réponse à l’urgence environnementale. Tous ceux qui voudront se mettre autour de la table seront les bienvenus pour discuter de nos propositions et d’un projet pour la métropole de Lyon que nous pourrions construire ensemble. Je ne vois pas à gauche de partis qui tendent la main. Ils veulent plutôt exclure. Une partie du personnel est là depuis 2001. Ce sont des gens qui ont toujours gagné et ne réfléchissent plus à ce que veut dire gouverner à gauche. Cette gauche gestionnaire ne suffit plus. Face au défi environnemental, qui est majeur, on ne peut pas se contenter de bouts de ficelle.

Que serait le programme de Madame Z ?

C’est une candidature destinée à proposer une métropole qui protège, car nous sommes convaincus que le monde d’aujourd’hui évolue vers une violence généralisée, sur le plan économique, environnemental et social. Les villes, Lyon en premier lieu, auront un rôle de protection des individus, des familles, des plus défavorisés, mais aussi des acteurs économiques. Il y a urgence ! Au cours de l’actuel mandat, l’espérance de vie en bonne santé des Grand-Lyonnais a baissé et les maladies chroniques cardiaques et vasculaires liées à la pollution ont augmenté sensiblement. Vous avez vu aussi l’état de la pollution dans les écoles lyonnaises dévoilé par Greenpeace. Il faut arrêter avec la politique du quotidien, comme on la voit depuis deux ou trois mandats. Il faut penser la métropole de 2050. Il nous faut agir, sans délais, pour engager la transition environnementale via la mobilité, la végétalisation urbaine et l’amélioration du cadre de vie. Si on n’agit pas tout de suite, le prochain mandat sera celui du basculement.
Une métropole qui protège, qui s’intéresse au défi climatique, ce n’est pas très original. Des candidats déjà déclarés le proposent aussi…
Vous ne m’entendrez pas critiquer les autres pour les critiquer, c’est ma force. Je ne suis pas à la tête d’un parti en train de demander des places. Je vois des propositions intéressantes de partout mais elles ne vont pas assez loin. Nous avons besoin d’agir vite et fort ! Tous les Grand-Lyonnais perçoivent que cette métropole est saturée en matière de trafic automobile, qu’elle étouffe de cette hypercentralisation sur la Part-Dieu et Bellecour. De ce point de vue, la ligne E souhaitée par Gérard Collomb, qui irait d’Alaï au centre-ville, ne me rassure pas du tout. Même à Paris, ils ont compris l’enjeu de relier les périphéries entre elles. Nous aurons besoin à Lyon d’un réseau express régional, qui desserve la vallée du Giers et Roanne. La liaison Lyon–Saint-Étienne doit être bien meilleure, avec sans doute un investissement autour de Givors pour gagner une dizaine de minutes sur le trajet. Il faudra aussi lancer des investissements sur le Nord-Isère, même si là ça ne pourra pas être achevé sur le mandat puisqu’il manque des infrastructures.

C’est une proposition d’Étienne Blanc, le candidat LR…

Je note qu’il est premier vice-président d’une région qui a la compétence en la matière, contrairement à la ville de Lyon où il candidate… Il est à la région depuis 2015, il aurait pu initier ça depuis longtemps. Ça veut dire qu’on a deux grosses collectivités qui ne dialoguent pas assez. Et puis je pense qu’il faudra aller nettement plus vite que ce qu’il propose.

Pourquoi la ligne E ne vous convient-elle pas ?

Je ne partage pas la critique sur la ligne E qui consiste à dire que cette zone n’est pas assez peuplée. C’est vrai aujourd’hui, mais la question posée est bonne : cette zone a besoin d’alternatives à la voiture et c’est ce qui lui permettra de se développer. En revanche, telle qu’elle est pensée, en revenant une nouvelle fois directement vers le centre-ville, elle n’est pas la bonne solution. Nous proposons de la coupler avec le tronçon ouest du périphérique, et ainsi avoir une ligne qui ira de Gerland à Alaï-Valvert, peut-être même que l’on pourra la prolonger d’un côté jusqu’à Gorge-de-Loup et de l’autre jusqu’à Parilly pour avoir un grand périphérique. Et il faudra lancer immédiatement une ligne F dans l’Est lyonnais. Elle pourrait partir de Foch, desservir la Cité internationale, la Doua, Villeurbanne–Saint-Jean, Vaulx-en-Velin, et à plus long terme Miribel et Rillieux-la-Pape. Les choix faits depuis la création du réseau, qui ont sacrifié Vaulx-en-Velin, sont extrêmement dangereux. Vénissieux a eu son métro dans les années 1990, il faut que Vaulx puisse avoir le sien.

Pour faire votre ligne E, vous ferez donc aussi l’Anneau des Sciences…

La vraie question, c’est : qu’a-t-on fait pendant trente ans ? On sait que le débat est hypersensible, mais ceux qui pensent que l’on n’en a plus besoin, parce que la voiture va disparaître, se trompent. Le débat actuel est un peu erroné, parce que l’on perçoit la voiture comme hyperpolluante, mais on n’aura pas terminé l’Anneau des Sciences que des voitures à hydrogène seront commercialisées. Il faut finir ce périphérique, qui est une nécessité et qui aurait dû être fait il y a au moins vingt ans. Mais pas n’importe comment. Nous mutualiserons l’Anneau des Sciences avec notre ligne E, un tram-train. Ce sont des infrastructures qui existent dans toutes les grandes métropoles européennes. Ces projets s’accompagneront aussi d’un plan mobilité… Il y a la nécessité de réfléchir au téléphérique. En centre-ville, le périmètre Unesco le rend pratiquement impossible. En revanche, il y a deux liaisons prioritaires : depuis la Cité internationale, où passera notre ligne F, vers Caluire. Et de la gare de Vaise vers la Duchère. Nous devons aussi réfléchir sur la place du vélo en arrêtant de la réduire à la politique de la peinture fraîche. Une voix étroite à contre-sens, ce n’est pas une piste cyclable ! Il faut de vraies pistes, créer une marche pour les sécuriser. Nous sommes aussi favorables à une limitation de la vitesse à 30 km/h dans toute la ville pour homogénéiser les différents types de transport, trottinettes, vélos, voitures… Et pourquoi pas créer des autoroutes à vélos à part et sécurisées, qui passeraient au-dessus des voitures comme on peut en voir à Copenhague ou Amsterdam ? Ce serait tout à fait possible à la Confluence par exemple. Le plan mobilité, c’est aussi la livraison. On sait tous qu’il y a de vrais problèmes, notamment intramuros. Il est temps d’utiliser les fleuves en créant deux gros pôles, un au port Édouard-Herriot, l’autre au niveau de la Feyssine. De là, les marchandises partiraient en bateau vers des centres de quartier le long des fleuves, où l’on irait chercher ses colis directement ou des transports propres viendraient prendre le relais.

Vous avez budgété tous ces projets ?

Nous le ferons en lien avec les services, mais ce sont des investissements qui se situent autour de 5 milliards d’euros. C’est un plan à deux ou trois mandats, les études ne se font pas en six mois. Mais, parce qu’il y a urgence, il faut arrêter avec la métropole de l’austérité. On va s’en féliciter, la gestion en bon père de famille de ces dernières années fait que nous avons une capacité d’endettement, donc d’investissement, inégalée ! Il est temps de passer à une métropole qui s’engage. Nous proposerons dès le début du mandat un grand emprunt métropolitain, qui sera de trois types : un emprunt bancaire auprès de la Banque des territoires, un emprunt auprès des entreprises du territoire et enfin un grand emprunt auprès des habitants. C’est une manière de dire qu’il y a urgence et qu’il y a la nécessité de mobiliser tout le monde pour mettre en œuvre ce plan en six à dix ans. L’idée serait d’emprunter l’équivalent d’une année de mandat, soit 3,5 milliards d’euros entièrement dédiés à la transition environnementale. Aujourd’hui, la ligne E imaginée par Collomb est annoncée à l’horizon 2030. Nous, l’idée, c’est de finir le TOP, les lignes E et F d’ici à 2026. C’est possible. Le réseau express prendra un peu plus de temps, mais il faudra aussi demander à l’État de s’engager à nos côtés.

Politiquement, comment pensez-vous gérer cette métropole ?

Il faut arrêter de penser la métropole uniquement autour de Lyon. En concertation avec les maires des communes et les acteurs sociaux et économiques, je travaillerai à sa décentralisation. Je crois aussi qu’il faut relancer les discussions avec les maires de Saint-Étienne, Roanne, Villefranche, Mâcon, Bourgoin pour organiser notre aire urbaine. Pour moi, l’exceptionnalisme lyonnais a vécu. Il est temps que notre ville s’ouvre aux territoires environnants.

Le logement est aussi présenté comme un des enjeux de la campagne de 2020. Que prévoyez-vous pour corriger ou réguler un marché inflationniste ?

Ce qui échappe à tout décideur politique, c’est le prix du mètre carré. Lyon a très longtemps été en dessous des prix du marché et s’est largement rattrapé depuis quinze ans. Mais au vu du prix du mètre carré en Europe dans des métropoles comparables, cela ne va pas s’arrêter de monter. La première urgence, c’est l’aide au logement social. La décision de l’État de vider les caisses des offices HLM aurait nécessité une protestation un peu plus forte de nos représentants locaux… Parce qu’il faudra construire beaucoup plus de logements sociaux et de logements abordables, dans tous les quartiers de la métropole, en étant plus vigilants sur l’application de la loi SRU. Aujourd’hui, les objectifs de logements sociaux fixés par la métropole ne sont pas atteints. Mais il faut aussi imaginer d’autres formes de logement accessible. Sur la Confluence, en parallèle des 30 % de logements sociaux, on fait du Jean Nouvel avec des logements se vendant jusqu’à 10 000 euros le mètre carré… Ce n’est pas accessible aux classes moyennes, pour qui je souhaite promouvoir le logement intermédiaire abordable grâce à un encadrement des loyers. La gestion effective de l’observatoire des loyers doit être l’outil de cette maîtrise. Il faut également mettre plus de critères sur les constructions du bâti, notamment de durabilité. La Confluence, ce sera dans quel état dans vingt ans ? Pas sûr que ça résiste très bien. Et l’on peut encourager des logements évolutifs, en mettant des T2 à côté de T1, pour que les familles puissent se développer quand ce sera nécessaire, puis remettre un studio en location quand les enfants sont partis. Il peut y avoir des espaces partagés gérés par la copropriété : la laverie, une salle de réception, une chambre d’amis, ça permet de réduire la consommation d’espace. La gentrification est à l’œuvre et elle ne va pas s’arrêter. On a peu de prise sur le foncier, en revanche on peut monter les taux de logements sociaux et de logements accessibles dans le PLU pour permettre aux classes moyennes et moyennes inférieures de rester en centre-ville. Une ville homogène sur le plan social, c’est un appauvrissement profond. S’il y a bien une chose que va montrer cette campagne, comme l’a d’ailleurs montré la crise des Gilets jaunes, c’est l’échec du discours de Gérard Collomb en 2008 et 2014 sur la théorie du ruissellement. Les classes moyennes sont progressivement mises en marge ou en dehors de la métropole.

Dans la gestion des affaires, Nathalie Perrin-Gilbert décrit un système clientéliste qui profite toujours aux mêmes… Est-ce une critique que vous partagez ?

Oui, autrement je ne présenterais pas ma candidature. On voit bien que ce sont toujours les mêmes acteurs économiques autour de la table. Qui a vraiment la main sur l’aménagement de Gerland ? Est-ce la collectivité ou le club de rugby ? Nous avons une métropole riche, dont le PIB peut avoisiner celui de certains États. Mais notre organisation politique est finalement très fragile. La question, c’est celle des contre-pouvoirs. Il faut que la collectivité publique conserve la capacité d’orienter et de piloter, et pour cela il faut se donner des critères bien plus forts de transparence dans l’attribution des marchés publics. Le premier garde-fou, c’est d’avoir une opposition bien informée, donc nous devrons l’associer beaucoup plus encore dans les commissions d’appel d’offres.

Quel bilan faites-vous de cette métropole ?

On a eu des maires importants. Michel Noir avait une vision et a investi dans les infrastructures. Collomb a été porteur d’un vrai dynamisme économique. Toutes les villes n’ont pas réussi aussi bien le tournant des années 2000. Bien sûr que ce n’est pas que du fait du président de la métropole, mais il a contribué notamment à faire venir des sièges sociaux d’entreprises. Pour autant nous ne devons pas en rester là : nous devons fédérer les clusters économiques, les pôles de compétitivité, les pépinières avec un objectif fort en matière d’emploi. L’expérience du territoire zéro chômeurs de Villeurbanne Saint-Jean peut être dupliquée dans d’autres quartiers. Ce sera une de mes priorités. Sur l’environnement et la mobilité, le bilan est moins convaincant. Par ailleurs, il y a quand même un problème de sécurité dans notre ville. En hypercentre, il y a une forme d’incivilité, des nuisances sonores, une montée des violences… Il y a aussi des territoires comme la route de Vienne où l’on assiste à une privatisation de la rue, des trafics considérables, des commerces qui opèrent manifestement du blanchiment… Ce ne sont pas la vidéosurveillance, l’armement de la police municipale ou la fermeture de la rue Herriot la nuit le week-end qui régleront le problème ! On aurait besoin d’une police de proximité qu’avait su initier le gouvernement Jospin, avec des agents capables de connaître le quartier, d’être en contact avec les habitants. Et plus largement, il faut mener une vraie politique de la nuit, avec un conseil de la nuit, à l’image d’autres villes européennes dont Paris, qui permette de mettre en contact tous les acteurs de l’économie de la nuit, les usagers et les forces de l’ordre.

Quelle politique culturelle imaginez-vous ?

La métropole protectrice, c’est aussi celle qui fait émerger des activités, en leur permettant de se développer à l’abri, sans être tout de suite sur le marché mondial. C’est vrai pour la culture comme pour l’économie. On ne part pas de rien, la ville a des infrastructures importantes, mais sa politique événementielle atteint peut-être ses limites, même si je pense qu’on n’a pas assez travaillé avec l’économie du cinéma et de la photo. Le projet de Thierry Frémaux d’une Cité du cinéma est extrêmement intéressant, mais je n’ai pas vu pour le moment le soutien des collectivités. Ça n’a d’intérêt que si on en fait naturellement une filière économique avec une vraie visibilité. Lyon devrait au moins avoir l’équivalent du musée du Cinéma de Turin. Mais la culture, c’est avant tout la création. Je souhaite que l’on facilite l’accès aux friches et aux espaces éphémères. La métropole n’y arrive pas, on sent un embarras là-dessus. Il y a la halle Debourg, mais on doit être beaucoup plus ambitieux pour faciliter l’émergence, mêler les disciplines, que ces friches soient ouvertes sur les quartiers – certaines ont mal tourné quand elles étaient dans l’entre-soi. Il faudra que toutes les institutions culturelles soient d’une manière ou d’une autre en lien avec ces friches.

[Entretien paru dans Lyon Capitale n° 789 – Juin 2019]

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